16 octobre 2011

Pic à glace : La mort dans les yeux de Torkil Damhaug

La mort dans les yeuxLa mort dans les yeux est un polar venu du froid. Et, comme d’autres de ces romans noirs nordiques qui s’abattent sur nous depuis quelques années comme une masse d’air frais, le livre du norvégien Torkil Damhaug fait mouche.

Polar nordique

En tournant la dernière des 508 pages qui composent l’épais volume, on est tenté, une fois encore, de s’interroger sur l’engouement qui accompagne presque chaque publication de ces romans policiers sortis de l’imagination (macabre) d’écrivains du nord de l’Europe. Peut-être est-ce que la noirceur d’un crime ne ressort jamais aussi bien que lorsqu’il s’inscrit dans des paysages d’une blancheur immaculée. Peut-être est-ce que l’éclair de brutalité qui se produit au moment de ce crime n’est jamais aussi violent que lorsqu’il a lieu au milieu de l’engourdissement régnant dans des pays tétanisés par le froid et la pénombre dominante.

La mort dans les yeux est de cette veine : des paysages glacés et enneigés, l’obscurité et l’homme, tout au plus toléré par une nature peu avenante. Et puis la violence, la douleur et la mort…

Tout débute pourtant dans la lumière du soleil de Crète où quelques familles norvégiennes sont venues chercher un peu de chaleur et de repos. Rupture dans la narration et le lecteur débarque dans la vie de Liss Bjerke, une jeune femme qui porte sa beauté peu commune comme on porterait un objet utile mais encombrant. Elle s’apprête à quitter précipitamment Amsterdam avec un lourd secret pour rentrer en Norvège – où elle s’était pourtant juré de ne plus remettre les pieds. Sa sœur, jeune psychiatre talentueuse et opiniâtre, Mailin Bjerke, a disparu la veille de son passage dans une émission de télé-réalité animée par un professionnel de la provoc’. Spécialiste des violences faites aux enfants –notamment des abus sexuels -, elle comptait faire des révélations fracassantes. Dévastée, Liss se lance alors sur les traces de sa sœur adorée, s’immisçant dans les recherches de la thérapeute et dans la vie de la femme. Chemin faisant, elle va devoir accepter de se confronter à sa propre culpabilité et ses propres démons, jusqu’à être contrainte de regarder la mort dans les yeux.  

Ecriture clinique

On sait peu de choses de Torkil Damhaug, né en 1958 à Lillehammer et auteur de 5 romans, si ce n’est qu’il a une formation de médecin et une pratique de la médecine psychiatrique. Il n’est donc pas très difficile de trouver d’où vient l’importance que La mort dans les yeux accorde au corps, à la douleur physique et psychique. Quelques scènes de médecine légiste sans états d’âme, quelques passages de tortures à vous soulever légèrement le cœur, les mécanismes de l’anorexie détaillés, font de ce polar norvégien un livre où prédominent les rapports intriqués du corps et de l’esprit. Torkil Damhaug sait décrire ce qui fait mal ou révulse celui qui est spectateur (ou lecteur) de ces moments mettant en scène un corps malmené.

Et si on devait enfoncer le clou (si je puis dire), on pourrait aussi évoquer l’écriture au scalpel de l’auteur. Là encore : clinique. Peu ou pas d’effet de style, de la longueur mais pas de relâchement dans le rythme ; le style du norvégien se met totalement au service de son histoire.

On notera simplement que l’auteur est plus à l’aise à écrire la fuite désespérée d’une victime dans la neige norvégienne que celle, toute aussi pathétique, d’un autre type de victime, dans le sable brûlant de Crète. Comme quoi, même un écrivain ne se délocalise pas toujours facilement.

Agnès Fleury         

La mort dans les yeux, Torkil Damhaug (Seuil, 2011) - Lu dans le cadre du jury Seuil policiers et Babelio

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